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« De nombreuses questions doivent encore être clarifiées »

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Des résultats intermédiaires positifs d’une étude sur un nouveau vaccin contre le cancer à base d’ARNm ont récem­ment fait sensation. Chi Tran-Brändli et Clément Maclou expliquent ce que cette thérapie poten­tiellement révolu­tionnaire signifie pour la lutte contre le cancer ainsi que pour le thème d’investis­sement de la longévité.

Entretien avec Chi Tran-Brändli et Clément Maclou

Chi Tran-Brändli und Clément Maclou, Portfoliomanager Healthy Longevity
Chi Tran-Brändli, Senior Portfolio Manager, et Lead Portfolio Manager Clément Maclou (image : ZKB / David Ramseier).

Trois points à retenir concernant le potentiel d'investis­sement des vaccins contre le cancerè :

  1. Le vaccin anticancéreux INT personnalisé à base d’ARNm de Moderna et Merck pourrait s’avérer révolutionnaire dans le traitement du cancer de la peau et peut-être d’autres types de cancers.
  2. Les réactions des cours de ces deux actions reflètent toutefois des perspectives commerciales nettement plus optimistes pour ce vaccin anticancéreux que ne le laissent supposer les résultats intermédiaires actuels de l’étude de phase III.
  3. La stratégie Swisscanto durable axée sur le thème d’investissement de la longévité en bonne santé (Healthy Longevity) est investie dans cette technologie via la société américaine largement diversifiée Merck & Co. La stratégie peut de manière générale être exposée à des fluctuations de cours plus marquées ainsi qu’aux risques de marché et aux risques spécifiques aux entreprises.

Fin août, les entreprises biopharmaceutiques Moderna et Merck ont fait sensation sur les marchés actions : elles ont présenté des résultats intermédiaires positifs d’une étude de phase III portant sur un vaccin anticancéreux personnalisé à base d’ARNm (voir encadré ci-dessous). La question centrale de l’étude était de savoir si le vaccin dit INT permettait de réduire le risque de récidive d’un cancer de la peau agressif ou de développement de métastases. Rien que l’action Moderna a grimpé ponctuellement jusqu’à 150% à la suite de la publication des résultats de l’étude. Cette réaction massive a-t-elle également surpris des professionnels de l’investissement comme vous ?

Chi Tran-Brändli : Il est important pour moi de préciser d’emblée que nous ne parlons pas ici d’un vaccin classique. La thérapie de Moderna et Merck est en effet administrée après, et non avant, l’apparition d’un cancer. Comme pour un vaccin, le système immunitaire est toutefois entraîné à reconnaître et détruire de manière ciblée une structure étrangère dans le corps. Dans ce cas, il s’agissait d’une forme particulièrement agressive de cancer de la peau, le mélanome. Comme les néo-antigènes présents sur les cellules cancéreuses varient d’une personne à l’autre, le vaccin doit être personnalisé – avec l’inconvénient qu’il ne sera très probablement pas efficace chez une autre personne.

Et pourtant, les investisseurs ont exulté à l’annonce des résultats de l’étude ?

Chi Tran-Brändli : De notre point de vue, outre l’innovation médicale véritablement transformatrice, l’histoire d’un vaccin contre le cancer et probablement aussi des facteurs techniques de marché ont influencé l’évolution des cours. Le fait que la capitalisation boursière combinée de Moderna et Merck ait augmenté de plus de USD 86 milliards le jour suivant l’annonce nous a effectivement surpris.

Pourquoi ?

Clément Maclou : Cette forte hausse des cours est intervenue alors que des paramètres essentiels, comme l’avantage en termes de survie et l’environnement économique – c’est-à-dire les coûts et les prix de la thérapie – n’étaient pas encore connus. À notre avis, le marché a probablement considéré que les données de phase III confirmeraient les résultats prometteurs d’une étude de phase II similaire, mais nettement plus petite, sur l’efficacité à cinq ans. Cette fois-ci, les résultats portaient sur plus de 1’100 patientes et patients et étaient donc très robustes. La capitalisation boursière supplémentaire n’est toutefois justifiée que si l’on peut s’attendre à ce que l’efficacité observée jusqu’à présent soit confirmée par l’ensemble des données de phase III.

Attendons-nous encore ces données ?

Clément Maclou : Les données doivent être présentées lors d’un congrès médical spécialisé en novembre prochain. Pour justifier la capitalisation boursière supplémentaire, il faudrait que cette efficacité marquée soit également observée dans d’autres cancers fréquents comme le cancer du poumon, du sein, de la prostate ou colorectal.

Pour revenir aux fortes variations de cours : la stratégie durable que vous gérez, axée sur le thème d’investissement de la longévité en bonne santé, en a-t-elle profité ?

Chi Tran-Brändli : Merck est l’une des plus grandes positions de notre portefeuille, nous avons donc pu bénéficier dans une certaine mesure des hausses de cours. Notre stratégie est toutefois délibérément largement axée sur des entreprises qui peuvent profiter à long terme du thème structurel d’investissement Healthy Longevity. Cela implique que nous ne misons pas sur des événements dont l’issue est uniquement un succès ou un échec, avec à la clé une forte volatilité des cours. Pour les nouvelles thérapies innovantes, nous n’investissons que lorsqu’un traitement a franchi des étapes importantes d’un point de vue clinique et réglementaire. En outre, toutes nos participations se situent dans la phase commerciale. Autrement dit, elles sont généralement déjà rentables ou disposent d’une perspective claire de rentabilité dans un délai d’un à deux ans.

Vaccins anticancéreux : un fort potentiel et quelques obstacles

Auteur : Jürgen Siemer, Buyside Equity Research, Zürcher Kantonalbank

  • Comment notre organisme reconnaît les cellules cancé­reuses :  à ce jour, nous ne comprenons pas le cancer dans tous ses aspects. Les cellules cancé­reuses dans les tumeurs sont à l’origine des cellules saines mutées – et elles peuvent être reconnues par nos défenses immunitaires grâce aux néo-antigènes. Les néo-antigènes sont des protéines et des fragments de protéines issus de mutations dans les cellules tumorales. Les cellules cancé­reuses produisent des dizaines, parfois des centaines de néo-antigènes différents, spécifiques au type de cancer et à la personne concernée. Lorsque les néo-antigènes sont reconnus comme étran­gers par notre système immuni­taire, celui-ci produit des lympho­cytes T. Ces derniers attaquent spécifiquement et détruisent les cellules à la surface desquelles des néo-antigènes sont présents. Si cette réaction immunitaire n’a pas lieu, ou seulement de manière incom­plète, un cancer peut se développer.
  • Stimuler les défenses par des vaccins à base d’ARNm : c’est à ce niveau qu’interviennent les vaccins anti­cancéreux, comme la plupart des vaccins à base d’ARNm actuellement en cours de développement. L’ARNm (acide ribo­nucléique messager) transporte dans les cellules l’information génétique nécessaire à la production des néo-antigènes – le système immuni­taire reconnaît ces protéines comme étrangères et produit des lymphocytes T supplé­mentaires, capables de reconnaître et de détruire dans l’organisme les cellules cancé­reuses caractéristiques de ces néo-antigènes. Dans le cas du vaccin INT de Moderna, la combinaison avec le médicament anti­cancéreux Keytruda de Merck renforce encore cet effet : Keytruda, une immunothérapie anticancéreuse basée sur des inhibiteurs de point de contrôle immuni­taire, empêche les cellules cancéreuses de se « cacher » des lymphocytes T. C’est la raison pour laquelle la combinaison de Keytruda et du vaccin INT a déjà nettement réduit le risque de récidive et de méta­stases dans l’étude de phase II achevée : ces données ont indiqué que cette combi­naison pouvait réduire de 49 % le risque de récidive ou de décès cinq ans après le traitement.
  • Un processus de fabrication complexe : la fabrication de vaccins à base d’ARNm commence par l’analyse de tissus tumoraux et sains provenant de patientes et patients. Il s’agit d’identifier les mutations génétiques et les néo-antigènes corres­pondants. Les néo-antigènes susceptibles de déclencher la réponse immuni­taire la plus forte sont ensuite sélectionnés. À l’aide d’enzymes, le code génétique responsable des néo-antigènes sélectionnés est copié en milliers de séquences d’ARNm. Après plusieurs étapes de modification et de purification, ces séquences d’ARNm sont encapsulées dans des nano­particules lipidiques, stérilisées et conditionnées en flacons. Ce vaccin anti­cancéreux personnalisé peut ensuite être injecté dans le haut du bras de la patiente ou du patient. L’objectif est de stimuler les cellules muscu­laires pour qu’elles produisent des néo-antigènes, lesquels activent à leur tour les lympho­cytes T. Ces derniers peuvent alors protéger contre une réappari­tion de la forme spécifique de cancer.
  • Pas un vaccin « classique » : à strictement parler, il s’agit plutôt d’une immuno­thérapie que d’un vaccin prophy­lactique. La patiente ou le patient souffre déjà d’un mélanome malin agressif qui a été retiré chirurgi­calement, mais présente un risque élevé de récidive. À ce jour, le taux de récidive à cinq ans pour le vaccin INT de Moderna s’élève à 51% – même avec l’utilisation du médicament Keytruda après l’ablation chirurgi­cale de la tumeur primitive.
  • La conclusion du point de vue de l’investis­sement : les vaccins anti­cancéreux constituent une nouvelle forme de traitement prometteuse. Ils ne permettront proba­blement pas une guérison complète, mais repré­sentent une étape importante pour améliorer les chances de survie des patientes et patients. Il faudra toutefois encore du temps pour évaluer de manière exhaustive leur efficacité et les risques en matière de sécurité. Une question particulière­ment intéressante est celle de savoir s’ils pourront être utilisés pour de nombreux types de cancers. Le dévelop­pement en est encore à un stade précoce et comporte des risques.
Clément Maclou, Portfoliomanager Healthy Longevity

Notre approche en matière d'ARNm reste claire­ment sélec­tive.

Clément Maclou, Lead Portfolio Manager

La nouvelle vaccination INT en est encore assez éloignée – indépendamment de cela, le CEO de Moderna, Stéphane Bancel, a déclaré à ses collaborateurs, à l’occasion de la publication des résultats intermédiaires, qu’ils en parleraient encore à leurs petits-enfants. Comment évaluez-vous la portée de cette avancée ?

Chi Tran-Brändli : Pour la première fois, une vaste étude de phase III a montré qu’une thérapie tumorale personnalisée à base d’ARNm, en combinaison avec un inhibiteur de point de contrôle immunitaire (en l’occurrence Keytruda), peut réduire nettement plus le risque de récidive et de métastases que les thérapies standards seules. Il s’agit d’une étape importante dans le domaine de l’immuno-oncologie ainsi que d’un proof-of-concept majeur pour la plateforme ARNm dans d’autres types de tumeurs. De nombreuses questions doivent toutefois encore être clarifiées avant que cette technologie puisse être largement utilisée dans le traitement du cancer. La thérapie est complexe et coûteuse et pourrait être limitée aux tumeurs présentant une forte activité immunitaire et un certain profil de néo-antigènes. Notre conclusion : nous ne sommes pas encore sur la ligne d’arrivée, mais il s’agit d’une étape importante sur le chemin qui y mène.

Vous avez évoqué les questions ouvertes. Que savons-nous jusqu’à présent du profil de sécurité de cette approche ?

Clément Maclou : Pour une thérapie anticancéreuse, le profil de sécurité semble jusqu’à présent relativement bien maîtrisable : dans les études menées à ce jour, aucun nouveau signal d’alerte grave n’est apparu. Les effets indésirables correspondaient également à la toxicité connue des inhibiteurs de point de contrôle immunitaire, auxquels s’ajoutent des réactions vaccinales courantes comme la fièvre, la fatigue ou des irritations locales. Les patientes et patients ont reçu, en plus de Keytruda, une thérapie à base d’ARNm ; cela entraîne une activation immunologique supplémentaire. Dans l’ensemble, cela donne, à notre avis, un tableau acceptable, en particulier dans le contexte d’une tumeur mettant la vie en danger et présentant un risque élevé de récidive. La sécurité à long terme n’est toutefois pas clarifiée. La thérapie module le système immunitaire de manière très spécifique, mais aussi très fortement – et nous ne savons tout simplement pas encore comment cela pourrait affecter l’immunité et les organes après de nombreuses années. Du point de vue de l’investissement, il est impératif de prendre en compte ces incertitudes.

Et qu’en est-il de la rentabilité économique de la thérapie ? On espère en effet que la thérapie cellulaire de Merck et Moderna pourra être disponible dès l’année prochaine.

Chi Tran-Brändli : Comme déjà mentionné, les coûts de production de cette thérapie apparaissent élevés en raison de sa complexité, de la scalabilité limitée et de la logistique de fabrication et d’administration. Selon nos estimations, le prix devrait être d’au moins USD 500’000 pour que Moderna puisse réaliser une marge courante dans le secteur pharmaceutique, sur la base de coûts de production estimés à environ USD 100’000. À cela s’ajouteraient au minimum USD 150’000 pour le médicament Keytruda, jusqu’à l’expiration de son brevet en 2028. En ce qui concerne le prix et le remboursement : aux États-Unis, les entreprises pourraient faire valoir qu’il s’agit, pour la plupart des personnes, d’un traitement unique. Cela pourrait être bien accueilli par les payeurs américains. En Europe, en revanche, les autorités devraient se montrer nettement plus sensibles aux prix. Le calcul d’un prix « équitable », dans la tension entre bénéfice clinique, coûts et impact budgétaire, sera un exercice politique et réglementaire exigeant. Nous sommes donc probablement encore assez loin d’une utilisation économique étendue dans la pratique quotidienne.

Outre Moderna et Merck, une poignée d’autres entreprises du secteur de la santé travaillent sur des thérapies cellulaires pour le traitement du cancer, notamment le poids lourd suisse du SMI Roche, en collaboration avec l’entreprise allemande BioNTech. A-t-il du sens, du point de vue de l’investissement, de prendre des positions dans plusieurs de ces entreprises afin de profiter le plus largement possible des thérapies cellulaires en tant que nouveau moteur de performance ?

Clément Maclou : Notre approche sur les thématiques ARNm est clairement sélective. Outre, par exemple, Moderna-Merck, BioNTech-Roche, Gritstone, Nouscom et Achilles-Arcturus, d’autres entreprises travaillent sur des concepts similaires ou apparentés. Certains projets ont déjà connu des revers, d’autres en sont encore à un stade précoce. Dans ce domaine, nous privilégions les grandes entreprises de santé diversifiées, dotées de bilans et de pipelines solides, ainsi que les fournisseurs de l’ensemble de la chaîne de valeur oncologie/ARNm, par exemple dans le domaine du diagnostic et de la technologie de séquençage. De cette manière, nous pouvons participer à des tendances structurelles telles que les médicaments innovants pour assurer une longévité en bonne santé ou la médecine personnalisée, sans rendre le portefeuille excessivement dépendant de quelques paris binaires.

Chi Tran-Brändli, Portfoliomanager Healthy Longevity

Le calcul d’un prix « équitable » sera un exer­cice poli­tique et régle­mentaire exi­geant.

Chi Tran-Brändli, Senior Portfolio Manager

Même en cas de succès, la thérapie cellulaire à base d’ARNm ne protège pas contre l’apparition d’un cancer et, en Europe seulement, cette maladie est responsable de 24 % des décès selon Eurostat : Cela signifie-t-il que le cancer reste un obstacle majeur à la vision d’une longévité en bonne santé ?

Clément Maclou : Le cancer est et reste l’un des plus grands obstacles – mais pas le seul. Dans l’UE, les trois principales causes de décès sont les maladies cardiovasculaires avec une part de 32%, le cancer avec 24% et les maladies respiratoires (hors COVID-19). Pour atteindre une véritable longévité en bonne santé, des progrès sont nécessaires dans tous ces domaines : c’est précisément pourquoi notre stratégie est largement diversifiée sur le plan thématique et ne se concentre pas exclusivement sur l’oncologie. Le cancer est donc un élément central, mais pas l’ensemble de l’enjeu.

Dans le cadre de votre stratégie, vous soulignez l’importance croissante de la prévention pour maintenir les personnes en bonne santé jusqu’à un âge avancé. Mais la prévention se prête-t-elle également comme segment d’investissement ?

Chi Tran-Brändli : Oui – et de notre point de vue, la prévention, en tant que sous-segment du thème d’investissement Healthy Longevity, gagne encore en importance. Plus une maladie est détectée tôt, moins le traitement est coûteux et meilleur est le pronostic. Les segments investissables du domaine de la prévention sont, par exemple, le dépistage et le diagnostic : nous pensons ici à l’imagerie, au diagnostic de laboratoire ou aux tests génétiques. La santé métabolique, dite aussi metabolic health, est également un domaine prometteur : les entreprises qui proposent des médicaments et des technologies pour le traitement de l’obésité, du diabète et des facteurs de risque cardiométaboliques. À cela s’ajoutent la santé numérique et le monitoring à l’aide de wearables, la télémédecine et le dépistage précoce fondé sur les données. Il ne faut pas oublier non plus les vaccins au sens classique, par exemple contre le cancer du col de l’utérus ou le zona.

Du point de vue de la durabilité, la réduction de l’explosion des coûts de la santé est un objectif essentiel, en particulier dans les pays occidentaux. Les approches thérapeutiques innovantes, mais probablement coûteuses, comme la thérapie cellulaire contre le cancer, sont-elles utiles à cet égard ?

Clément Maclou : Les nouvelles thérapies, telles que les thérapies anticancéreuses personnalisées à base d’ARNm, seront probablement coûteuses au début et pourraient peser davantage sur les budgets. L’efficacité ne dépend toutefois pas uniquement du prix par médicament, mais de l’ensemble : une thérapie permet-elle d’éviter des récidives coûteuses, des séjours en soins intensifs, des comorbidités et des invalidités à long terme ? Et aide-t-elle les patientes et patients à rester plus longtemps productifs et autonomes ? Sur la base de notre approche de durabilité fondée sur des règles, nous privilégions les entreprises et les solutions qui offrent une valeur ajoutée médicale pertinente tout en renforçant la prévention et en rendant les processus plus efficaces. Les thérapies anticancéreuses à base d’ARNm devront encore faire leurs preuves à cet égard. Leur place dans le système dépendra de la mesure dans laquelle le bénéfice médical justifie l’effort et les coûts élevés.

Entretien sur le thème d'investissement « Healthy Longevity »

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