Le changement climatique va bouleverser le visage de la Suisse

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Le changement climatique va bouleverser le visage de la Suisse
Article de Daniel Meyer publié le 13 mai 2020 dans la catégorie Durabilité
Le changement climatique entraîne des évolutions rapides partout dans le monde. Pour limiter le réchauffement de la planète, le secteur financier doit lui aussi s'engager activement. Un entretien sur le sujet avec le professeur Thomas Stocker, l’un des chercheurs sur le climat les plus renommés de Suisse et membre du conseil en développement durable « Placements » de la Zürcher Kantonalbank.

  • Monsieur Stocker, vous menez des recherches sur le changement climatique et l'environnement. A quel horizon vos recherches vous permettent-elles de vous projeter dans notre avenir climatique ?

Grâce à l’analyse des carottes de glace, des cernes du bois ou des stalactites, nous pouvons étudier les conditions climatiques du passé et définir les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère avant l’intervention de l’homme sur le climat. Parallèlement, grâce à ces données, nous développons des modèles climatiques avec lesquels nous calculons des projections pour l’avenir. Aujourd’hui, la question centrale est de déterminer à quel point il fera chaud au XXIe siècle et les effets que cela aura.

  • Quelle est votre projection ?

Depuis le début du XXe siècle, la température a augmenté globalement de 1 degré. En Suisse, elle a même augmenté de 1,8 degré. La suite dépendra de nos décisions actuelles. Si l’on parvient à passer rapidement du pétrole, du charbon et du gaz aux sources d’énergie renouvelables, alors le réchauffement climatique global peut être limité à 2 degrés par rapport à l’ère préindustrielle. Autrement, si nous ne tenons pas les objectifs climatiques de l'Accord de Paris, le réchauffement s’accélérera et tous les effets qu’il provoque, comme les sécheresses, les canicules, les fortes précipitations ou la hausse du niveau de la mer vont se multiplier.

  • Concrètement, quelle est l’importance de l’influence de l’homme sur le climat ?

« L’influence de l’homme sur le système climatique est claire », c’est une phrase du rapport du GIEC de 2013, un consensus accepté par tous les Etats. L’évidence est sans équivoque. Si l’on mesure l'évolution des températures sur les cinquante dernières années, la fonte du Groenland et de l’Antarctique ou la hausse du niveau de la mer, ou si l’on examine les statistiques des canicules des 30 dernières années partout dans le monde, le résultat est sans appel : l’homme a changé le climat de façon mesurable par ses émissions de gaz à effet de serre.

  • A quel point la Suisse est-elle concernée par le changement climatique ?

Le changement climatique va frapper de plus en plus la Suisse et bouleverser le visage de notre pays. Nous observons déjà des changements rapides dans la zone alpine, avec le recul des glaciers, la fonte du permafrost, le raccourcissement de l’hiver et le décalage saisonnier des chutes de pluie et de neige.

  • Alimentation végane, véhicules électriques, compensation des émissions de CO2 – ces tendances attaquent-elles le problème à la racine ?

Ces mesures et bien d’autres sont des contributions très importantes, mais elles ne suffiront pas à résoudre le problème. Seul le remplacement complet des énergies fossiles par des énergies renouvelables permettra de surmonter la crise climatique. Pour la Suisse, cela signifie prendre le chemin d’une réduction continue, rendue possible par des décisions politiques et des lois. En même temps, la Suisse a une opportunité unique de créer les conditions économiques pour l’innovation dans le domaine des technologies propres et vertes et de les financer. Cela créera de nouveaux emplois et assurera une génération de valeur à long terme dans notre pays. Et enfin, nos choix de consommation personnels sont déterminants.

  • Quel rôle les entreprises jouent-elles dans le débat sur le climat et la mise en œuvre des mesures ?

Un rôle central, surtout si elles s’engagent sérieusement dans le travail politique pour la protection du climat, représentées par leurs associations. Malheureusement, certaines de ces associations ont combattu jusqu’ici les mesures ou les lois de protection du climat et se sont accrochées au statu quo. Ces organisations ont justement un poids politique important en Suisse. Elles devraient s’engager davantage pour que la Suisse bénéficie des conditions-cadres qui permettront l'accélération des innovations en faveur de la protection du climat et donc assureront notre compétitivité internationale à l’avenir.

  • Et qu’en est-il de la place financière suisse ?

Evidemment, les stratégies du secteur financier doivent également être compatibles avec les décisions politiques et les décisions de la société, notamment avec l’Accord de Paris sur le climat. Cela concerne par exemple les investissements dans de nouveaux oléoducs, l’extraction de sable ou de charbon, qui ne coïncident clairement plus avec l’objectif de l’Accord sur le climat d’éliminer les émissions de CO2 d’ici une trentaine d'années. Grâce à son influence sur l’orientation des flux financiers, la place financière suisse a une capacité de levier énorme sur ces questions.

  • Dans sa lien externe ouvre une nouvelle pagestratégie climatique publiée récemment, Swisscanto Invest s’est engagée sur un objectif ferme de réduction des émissions de CO2 de 4% par an pour tous les fonds de placement actifs traditionnels. Selon vous, cet objectif climatique revêt-il un caractère précurseur pour l’industrie financière suisse ? 

C’est un signal très fort envoyé tant aux investisseurs individuels qu’aux clients institutionnels. Ainsi le sujet de la protection du climat est-il abordé pour la première fois de manière quantifiable dans le secteur financier, même s’il reste beaucoup de pain sur la planche. Les établissements financiers peuvent également avoir un impact encore bien plus important dans le cadre de l’octroi de crédit. Si l'on conditionnait l'octroi de chaque crédit au respect des objectifs de l’Accord de Paris, nous serions sur la bonne voie. Je cite l’exemple actuel de l’agrandissement de l’aéroport d’Heathrow, à Londres : un tribunal a statué que le prêteur aurait pu mettre un coup d’arrêt à ce projet bien plus tôt.

Dr. Thomas Stocker

Photographe : Markus Buehler

Prof. Thomas Stocker

Le professeur Thomas Stocker fait partie des chercheurs sur le climat les plus renommés de Suisse. Il enseigne à l’Université de Berne et dirige le département de physique du climat et de l’environnement. Il a été président du groupe de travail I du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC). Le rapport sur le climat de 2013 qui a ouvert la voie à l’Accord de Paris sur le climat de 2015 a été publié sous sa direction. Thomas Stocker est l’un des quatre membres du conseil externe au développement durable « Placements » de la Zürcher Kantonalbank. Ce conseil indépendant surveille les produits de placement durables et aide au développement conceptuel d’approches durables et des produits de placement correspondants. 

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