Qu’est-ce qui se cache derrière la Modern Monetary Theory ?

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Qu’est-ce qui se cache derrière la Modern Monetary Theory ?
Article de Stefano Zoffoli publié le 26 février 2020 dans la catégorie Allocation d'actifs
Les Etats dotés de leur propre monnaie ne seront jamais à court d’argent. Telle est la thèse de base de la Modern Monetary Theory, qui fait actuellement l’objet de discussions particulièrement animées aux Etats-Unis. Qu’est-ce qui se cache derrière, et qu’est-ce que cela signifie du point de vue des investisseurs ? Nous vous proposons d’examiner ces questions dans le cadre de notre nouvelle série.

La Modern Monetary Theory (en abrégé MMT, qui signifie Théorie Monétaire Moderne en français) est une école de pensée macroéconomique qui, en termes simples, stipule que la politique économique ne doit pas se laisser restreindre par les recettes budgétaires. Conformément à cette théorie, un Etat souverain qui contrôle sa propre monnaie ne peut pas se retrouver en faillite, contrairement aux ménages privés et aux entreprises. L’endettement n’est qu’une mesure comptable ainsi qu’une mesure du montant net de l’argent que l’Etat a créé au fil du temps. Un Etat doit constamment avoir à l’esprit l’idée que le budget de l’Etat est au service de l’économie.

Selon la MMT, les dépenses publiques ne sont problématiques que lorsque les limites des capacités sont atteintes, et qu’il y a de l’inflation. La politique doit donc se concentrer sur la disponibilité des ressources et non pas sur les coûts des projets. Dans le cadre de la MMT, les impôts ne sont pas considérés comme un instrument financier de l’Etat, mais servent à limiter l’inflation.

La MMT pourrait-elle faciliter le financement du Green New Deal ?

La Modern Monetary Theory jouit essentiellement de la sympathie de l’aile gauche du parti démocrate américain - le financement du "Green New Deal" ne serait ainsi pas un problème. Le "Green New Deal" a pour but d’attirer des investissements publics pour faire face au changement climatique et à d’autres défis sociaux, notamment les inégalités. L’un des éléments importants du Green New Deal est la consécration du droit au travail : l’Etat doit garantir un emploi à chaque citoyen. Parmi les candidats à la présidence, Bernie Sanders, sénateur du Vermont, et Elizabeth Warren, sénatrice du Massachusetts, ont révélé être des partisans de la MMT. L’ancienne conseillère de Bernie Sanders, Stephanie Kelton, professeure de politique publique à l’Université de Stony Brook, dans l’Etat de New York, fait partie des économistes les plus éminents qui soutiennent la MMT. Stephanie Kelton a également défendu ses thèses lors du salon Finanz’20 qui s’est tenu en janvier dernier à Zurich (voir image ci-dessous).

Bernie Sanders et Elizabeth Warren font valoir la MMT

Bernie Sanders & Elizabeth Warren

Source: Getty Images

La MMT n’est néanmoins pas un thème "gauche-droite" classique. En tant qu’adepte de la MMT, on peut tout aussi bien plaider en faveur d’une baisse des impôts plus bas que d’une hausse des dépenses. Ainsi, Donald Trump lui-même est qualifié de partisan de la MMT, bien qu’il n’en ait pas conscience, puisqu’il a amené la dette publique américaine à un niveau record en réduisant les impôts et en augmentant les dépenses militaires. Dans son récent discours sur l’état de l’Union, le déficit budgétaire et la dette publique n’ont à aucun moment été mentionnés.

La MMT risque-t-elle d’engendrer une hyperinflation ?

Les détracteurs de la théorie monétaire moderne, y compris l’économiste libéral de gauche et prix Nobel Paul Krugman, mettent en garde contre le fait que l’impression monétaire illimitée risque d’entraîner une hyperinflation et la destruction de la monnaie. Ils citent des exemples avertisseurs comme l’Allemagne au début des années 1920, ou en ce moment le Zimbabwe et le Venezuela, où l’hyperinflation a mené à la ruine économique.

Certes, la MMT admet que les dépenses budgétaires peuvent engendrer une pression sur les prix si la demande nominale dépasse continuellement les capacités de production de l’économie. Elle ne donne toutefois aucune indication quant au moment à partir duquel l’inflation deviendra un problème économique. Et le fait qu’un gouvernement, en cas de hausse de l’inflation, doive prendre des décisions difficiles en matière d’augmentation des impôts et de réduction des dépenses, ce qui pourrait impliquer une âpre bataille pour la répartition des ressources, a également été ignoré. Il semble très irréaliste qu’une autorité fiscale puisse réguler les flux financiers en temps utile et sans pression politique.

L’accent serait davantage mis sur la politique fiscale

Selon nous, il est peu probable que la Modern Monetary Theory puisse être mise en œuvre sous sa forme la plus "pure". Les électeurs américains ne seront que peu disposés à ignorer complètement la dette publique et à accorder à l’autorité fiscale une confiance totale concernant la maîtrise des dépenses publiques et de l’inflation. Il est cependant important de suivre attentivement le débat politique, en particulier si Bernie Sanders ou Elizabeth Warren devaient être les vainqueurs des primaires démocrates.

La situation en Europe

Certains éléments de la MMT peuvent tout à fait être soutenus par la majorité, et entraîner une augmentation des dépenses budgétaires, même en Europe. En effet, l’économie européenne continue de s’affaiblir, et les instruments de politique monétaire destinés à stimuler la croissance économique ont de moins en moins d’effet dans un environnement de taux bas persistant. Avec des taux d’intérêt inférieurs à zéro, les banques centrales disposent de peu de moyens pour soutenir l’économie en cas de nouvelle crise économique, ce qui pourrait déplacer l’attention sur la marge de manœuvre restante, c’est-à-dire la politique fiscale. La Banque centrale européenne (BCE) a ainsi déjà appelé ses Etats membres à augmenter les dépenses publiques, et des concepts tels que "l’hélicoptère monétaire", qui verse directement de l’argent aux citoyens, sont sérieusement débattus. Toutefois, les pays de l’UE n’ont pas de banque centrale propre, ce qui rend la mise en œuvre de la MMT impossible. Loin de là, les pays émergents sont également confrontés à des problèmes supplémentaires dus à leur dépendance vis-à-vis des importations, bien qu’ils aient leur propre monnaie. On peut en effet supposer que la MMT affaiblisse considérablement leur monnaie et augmente le prix des importations.

Un portefeuille solide à toute épreuve

L’augmentation des dépenses budgétaires devrait entraîner une hausse de l’inflation à moyen terme. Il est donc recommandé aux investisseurs d’envisager le scénario inflationniste et de construire un portefeuille solide à toute épreuve. Les valeurs patrimoniales réelles protégées contre l’inflation, comme l’or, l’immobilier, les actions ou les TIPS, offrent des opportunités. Nous examinerons les conséquences concrètes de la MMT sur les différentes catégories d’actifs dans le prochain article de notre série consacrée à la "MMT"

Stephanie Kelton lors du salon Finanz '20; source: Swisscanto Invest 

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